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De la servitude de lʼhomme - Nouvelle

On venait dʼapporter dans mon bureau une mallette en métal blindé, encore recouverte de terre. Mes assistants étaient là, on sʼactivait pour ouvrir lʼobjet, conçu dans un alliage inexistant sur notre monde : une combinaison d'aluminium et de titane. On exploitait ces matières sur dʼautres planètes. Ici, on nʼen avait pas. Après une demi heure à forcer sur un pied de biche rouillé, je réussis à faire sauter le verrou et jʼouvris lentement la mallette, comme quand jʼouvre lentement mon Interlife. Je découvris alors un antique livre. On nous en avait rapporté souvent des antiquités comme ça. Vieille, poussiéreuse et la plupart du temps sans intérêt. On nous rapportait aussi des livres quʼon était incapable de déchiffrer. Ce livre était comme tous les autres. Je lʼouvris et découvris, écrites à la mains et à lʼencre bleue, des pages entières de lettrines grossières et tremblantes. Je refermais le livre.

Une fois arrivé chez moi, je me branchais à mon Interlife, me connectais sur mon serveur habituel et fixais lʼécran. Interlife avait changé ma vie. Jʼy incarnais un chef dʼexploitation minière, dirigeant une troupe de mineurs extrayant des minerais inconnus sur une planète inconnue. Jʼavais une maison gigantesque, tout ce que je voulais pour manger, me distraire et sur-vivre. Ce jeu avait changé ma vie. Je me déconnectais après quatre heures passées devant lʼécran et allais me coucher dans mon lit simple. Je repensais rapidement à ce livre quʼon mʼavait apporté et mʼendormis paisiblement.

Le lendemain, à peine arrivé au bureau, jʼavais déjà envie dʼouvrir mon Interlife et dʼy passer un doux moment dans cette nouvelle vie géniale. Je devais mʼactiver dʼabord à déchiffrer le nouveau livre reçu. Il datait dʼil y a environ 800 ans et était écrit en ancien anglais. Je retapais les textes que je déchiffrais durement sur le traducteur. La première page me laissa perplexe, je ne saisissais pas toute les subtilités de la langue.

“A quiconque pourrait lire cela, sachez que vous vous apprêtez à pénétrer lʼimpénétrable, à comprendre lʼincompréhensible. Les mots sont faibles pour l'expliquer, mais ce qui suit pourra peut être vous aiguiller sur votre passé, vous faire comprendre votre avenir. Je suis innommable et je ne me présenterais pas car ma descendance, aussi loin dans le temps ou dans lʼespace pourrait-elle se trouver, en pâtirait. Je suis simplement lʼun des puissants de ce monde, lʼun des décideur masqué, caché dans les coulisses ténébreux de ce théâtre immense quʼest la Terre. Sous lʼapparence de démocratie juste ou injuste, nous tirons les ficelles de dizaines de milliers de marionnettes, nous jouons à un immense jeu de société, Terre. Je suis lʼun des meilleurs, lʼun des plus perfides et je gagne souvent. Mes guerres financières, sociales et tribales ont réussies, sous le masque, à nous imposer comme les maîtres de ce monde, le sommet de la pyramide. Nous jouons, déguisés, à mettre en scène les acteurs qui évoluent sur l'estrade, pendant que le poulailler se marre ou sʼétrangle de peur, réagissant au moindre soubresaut que nous manigançons. Nous sommes là, et nous ne sommes pas là, ni las. Un problème demeure cependant, nous sommes sans doute la dernière génération de grands manitous à pouvoir jouir du confort, à pouvoir déplacer les pièces de ce grand échiquier. La planète se meurt, le peuple se meurt, et bientôt, il se soulèvera. Cʼest la raison pour laquelle je tiens à poser à lʼencre mes pensées et mes actes, pour quʼune trace puisse subsister.”

Jʼarrêtais ma lecture et mon déchiffrage ici, incapable de faire le lien entre ce que je lisais et lune quelconque réalité. Je ne pouvais que lire, en espérant que ce livre nʼétait pas une fiction ridicule comme tant dʼautre, un ouvrage de bas étage voué dès son écriture à lʼautodafé.

Il était environ midi et je prennais ma pose, accompagné de quelques autres archéologues de mon genre. Interlife occupa une grande partie de la discussion. Jʼétais le seul à posséder le dernier modèle, ce qui rendait fou de jalousie mes collègues. Interlife était un peu comme lʼunique bulle de bonheur, nous permettant dʼobtenir une bouffée dʼair un peu moins viciée. Chacun de nous possédait un second métier et une seconde vie, bien plus agréable que celle-ci. Nous pouvions nous rencontrer dans Interlife et travailler ensemble, si nous en avions lʼenvie. En tout cas, ce jeu était si réel, et nous étions tous dʼaccord là dessus, quʼil formait une sorte de contrepoids à nos routines quotidiennes. On avait deux vies désormais, et cʼétait normal. Même les enfants pouvaient y jouer, tout était totalement adapté au public et chacun pouvait sʼamuser comme bon lui semble. On nʼavait plus à supporter le regard des autres, le laisser aller étant inhérent à une partie de Interlife. On pouvait se permettre de ne pas revêtir lʼuniforme, de manger ce que lʼon voulait et dʼavoir des relations sexuelles avec chacun, sans aucune limite. Un vrai régal cet Interlife. Nous concluions notre repas là-dessus, et retournions chacun de notre côté au travail. Comme dʼhabitude. Lʼaprès-midi, jʼavais rendez-vous pour contrôle médical et je ne pus continuer la traduction de ce livre énigmatique. Ça sera pour demain.

Une fois sorti de cette longue et rébarbative visite médicale, où lʼon vous mesure les bras, les jambes, où on vous pèse chaque gramme de chair, où lʼon vous pose tout un tas de questions qui nʼont ni queues ni têtes. Je branchais une nouvelle fois mon Interlife. Lʼère de la cybernétique physique était révolue. Nous nʼavions plus à nous brancher sur ces machines via des câbles reliés aux membres mais simplement à toucher les joysticks, les boutons, et à penser ce que nous voulions dire ou faire. Ce soir là, je travaillais toujours dans une mine où je dirigeais une équipe impressionnante dʼune trentaine de mineurs. Ils tapaient de toutes leurs forces mentales avec des pioches virtuelles dans cette roche qui lʼétait tout autant. Ils jetaient les fragment intéressants dans un chariot, quʼun autre joueur poussait, faisant des allers retours incessants. Je sentais que jʼavais un pouvoir incroyable, et que cette équipe virtuelle était aussi simple à maîtriser quʼun enfant en bas âge. Nous travaillions dans ce jeu à construire des bâtiments, le but était de devancer les autres entreprises qui construisaient dʼautres bâtiments juste à côté. Aussi, fallait-il être plus performants que les autres serveurs. Je jouais donc beaucoup, pour réussir ma vie dans cette nouvelle vie. Il fallait que nous fussions plus fort et plus compétitif quʼeux, afin dʼavoir encore plus de biens, encore plus de confort.

Je déconnectais mon Interlife après 5 heures et demies de jeu. Jʼétais en pleine forme physique, mais jʼavais la sensation que mon intellect avait été siphonné.

En arrivant au travail, ce matin là, une nouvelle étonnante et réjouissante était placardée dans le couloir : nos heures de travail sur Interlife sont désormais récompensée dans notre seconde vie. Rien de plus nʼétait indiqué, de jours heureux étaient à prévoir !

Le matin, je fus interrompu par lʼarrivée dʼun objet assez rare et dʼune grande valeur symbolique. Il sʼagissait dʼun magnifique anneau en or, à première vue. Je commençais à analyser lʼobjet de plus près et constata quʼil était finement décoré. Si finement, quʼil mʼétait incapable de le voir à lʼoeil nu. Muni dʼune loupe, je découvris que lʼanneau était gravé de minces formes très fines, presque parfaites. Elles formaient une sorte de peau de serpent, formée dʼécailles. Je fis tourner lʼobjet dans mes mains pour lʼanalyser et sentis une aspérité. Lʼanneau nʼétait pas régulier et son épaisseur augmentait à cet endroit précis. Je pus mʼapercevoir que jʼétais face à un Uroboros, ce fameux serpent qui se mange la queue. Je lʼétiquetais, rédigeais un rapport, le datais et le fit chercher.

Je pus reprendre la traduction de mon livre, la suite, fiction ou réalité, semblait passionnante.

“Depuis les années 1950, nous menons une guerre secrète, une guerre qui nʼexiste pas. Cette guerre oppose la sphère dirigeante, nous, à la sphère dirigée, eux, voire vous-même. Il sʼagit de contrôler absolument tout ce qui se passe. Nous contrôlons lʼargent, la production de matière première, lʼidéologie... nous sommes simplement les décideurs de tout et de rien. Cela nous a permis de bâtir des empires financiers, des armées dʼusines et de soldats, des régiments de mensonges masquant tout cela. Le court terme, cʼest notre fort, depuis plusieurs générations. Nous nous sommes vite rendu compte que nos lignées étaient capables de sʼadapter en toutes situations, même lorsque leurs actions dites de court termes semblaient les mener droit au mur. Il y a toujours eu une solution pour nous. Nous nous en sortirons toujours, par contre, pour la majorité des petits gens, cʼest un peu plus compliqué. Ils forment le bras armés de notre société mais pas la tête pensante. Ils appliquent, nous décidons. Et aujourdʼhui, alors que les réserves de pétroles ont craché leurs dernières onces de jus noir, alors que le soleil est masqué constamment par une pollution étouffante et que le peuple commence à se poser des questions, nous avons trouvé la solution, et il est encore temps de la mettre en pratique. Cette solution est brillante, elle a été décidée en 2009 et fut mise en place en 2018. Son nom de code secret était opération Phénix."

Cinq longues heures de traduction pour arriver à cela. Le résultat est passionnant et troublant. Je consultais les archives dʼun ami historien dont le travail était de créer un arbre généalogique de la conquête spatiale, une sorte de parcours de la vie à travers lʼunivers. La planète “Terre” mentionnée dans les écrits de mon livre était répertoriée. Elle est considérée comme lʼune des sources probables de lʼexpansion universelle qui débuta au milieu du XXI siècle, date locale. Ce livre était donc une perle pour le travail de mon ami et nous en discutions longuement. Je rentrais chez moi.

Au bout de trois heures de Interlife, jʼavais élaboré tous mes plans de travail. Nous creuserions le lendemain deux nouvelles galeries où le métal semblait abonder outre mesure. On vint me chercher et on me conduisit chez mon supérieur hiérarchique virtuel. Un homme virtuellement gros, à la barbe noire et touffue. Il était en général assez sympathique mais là, je sentais dans sa moue une répulsion gênante, troublante. Il me demanda mon travail, je lui tendis. Il agrippa le tout et jeta son oeil dessus. Il parcourait les pages, grimaçant tantôt, souriant parfois. Il releva la tête. Cʼétait du travail bâclé, je devais recommencer. Je déconnectais mon boitier Interlife et allait immédiatement me coucher, sans rien comprendre au comportement du bonhomme que je venais de voir. Je dormis mal. Une de ses nuits où lʼon sent le lendemain arriver à grand pas. Lorsque le sommeil vous prend, vous rejette, et vous reprend, jetant son voile sombre sur vous puis vous exposant à la pâle lumière du jour qui vous attend, mais que vous nʼattendez pas. Je déjeunais difficilement et avala un café bien trop serré.

Jʼarrivais au travail pile à lʼheure et repris mon travail de traduction, aidé par mon ami historien.

“Le projet Phénix est une solution finale à nos problèmes sur la Terre. Depuis plusieurs dizaines dʼannées, nous avons envoyé à travers lʼespace des dizaines de milliers dʼinfrastructures sur une planète. Ces infrastructures sont motorisées, autonomes. Elles forment la pointe de la technologie humaine. Ces machines seraient les constructrices du nouveau monde. Elles y bâtiraient des complexes de logements et de loisirs pour que nous puissions partir enfin de cette sale vieille Terre. Seulement, un problème se posait encore, comment diriger toutes ces machines qui sont résistantes, fonctionnent sans consommation dʼénergie mais sans aucune capacités intellectuelles?

La solution venait dʼun jeune génie que nous venions juste de prendre sous notre aile. Il venait de ce milieu très particulier de lʼinformatique, avait fait ses preuves et montré sa totale allégeance à nos causes. Il suffisait de télécommander les machines à distance via une interface de contrôle. Il fallait donc embaucher des techniciens pour chaque machine et cela coûterait énormément dʼargent. La solution fut donc toute autre : créer le jeu vidéo ultime. Chaque joueur incarnerait un personnage pseudo virtuel, croyant évoluer dans un monde imaginé. En réalité chaque personne jouant à Interlife, cʼest son nom, travaillerait à bâtir un nouveau monde sur une autre planète, pour assurer notre retraite. Le concept est génial, et en plus, les gens payent pour devenir des esclaves pseudos virtuels.”

Nous finissions là. La suite des écritures décrivaient en détail tout le fonctionnement dʼun jeu. Mais pour cette partie, plus besoin de traduction, nous la connaissions par coeur. Nous nous regardions longuement, ne sachant que faire. Nous étions condamnés au silence ou à la mort.

De retour chez moi, je me connectais directement à mon Interlife pour en avoir le coeur net. Lorsque lʼécran de connexion sʼafficha, une nouvelle absurde apparut à lʼécran.

“Vous venez dʼêtre déclassé, votre nouveau rang est “mineur rang 0” Bon jeu !”

Je jetais mon boitier dernier cri et resta sans bouger pendant plusieurs heures. Je me sentais comme un poète maudit confronté au mal de l'existence et à la déchéance du monde qui m'entourait, la découverte que l'ordre établi était injuste fut un choc pour moi. Une solution ? Le quitter. Est-elle envisageable ?

Jamais.



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